jeudi 14 août 2014

Un fantôme dans la machine

Le dualisme cartésien, qui postulait que l'esprit est une entité distincte du corps, a alimenté le débat de la philosophie occidentale pendant près de quatre cents ans. Ce débat, encore vivement d'actualité en psychologie et dans les sciences cognitives en général, est connu aujourd'hui sous le nom anglais de "mind-body problem", et son objet est de comprendre les relations entre le corps (entité physique) et l'esprit (entité mentale).
En 1949, dans "The Concept of Mind", le philosophe Gilbert Ryle raille le dualisme cartésien qui décrit l'esprit comme un fantôme dans la machine, c'est à dire une entité séparée et "pure" qui habiterait notre cerveau et donnerait des ordres pour diriger notre corps.

La philosophie occidentale est imprégnée de la culture chrétienne, dont le dogme essentiel veut que l'âme humaine survive à la destruction du corps, et la philosophie cartésienne s'inscrit dans cette culture.
Pour de nombreux penseurs de l'époque de Descartes (mais aussi de notre époque), les animaux sont des "machines" dépourvues d'esprit, qui ne font que répondre automatiquement aux stimuli de l'environnement.
La théorie évolutionniste de Darwin a bousculé cette vision en brouillant les limites entre l'homme (dont l'esprit contrôlerait les mouvements du corps) et l'animal (dont les mouvements du corps seraient des réponses aux stimuli de l'environnement).
Depuis lors, les théories et expériences se sont succédé en psychologie pour tenter de clarifier les relations entre l'esprit, le corps et l'environnement. La psychologie a ainsi donné naissance à différentes courants qui affirment que nos actions sont déterminées par notre histoire et notre environnement: la psychanalyse et le comportementalisme (Pavlov, Skinner), entre autres...

Dans la lignée de Darwin, les neuroscientifiques évolutionnistes, comme Antonio Damasio, affirment que l'esprit est une évolution adaptative des organismes multicellulaires, qui vise à améliorer leur capacité d'homéostasie (1), c'est à dire leur capacité à perdurer.

Dans la vie courante, la plupart de nos décisions ne sont pas "cartésiennes" (c'est à dire réfléchies analytiquement, puis transmises à notre système moteur), mais dictées directement par notre corps et nos émotions.

Et contrairement à une croyance répandue, ce n'est pas, la plupart du temps, notre esprit qui contrôle notre corps, mais le contraire.

Ainsi, dans une expérience de 1962, les psychologues sociaux Schacter et Wheeler injectèrent de l'adrénaline (un excitant) et de la chlorpromazine (un calmant) à deux groupes de participants et leur demandèrent de regarder une petite comédie: les premiers ont beaucoup ri et trouvé le film désopilant, tandis que les seconds sont restés de marbre et n'ont pas compris l'humour du film, montrant ainsi que l'origine de la pensée revient parfois au corps au moins autant qu'à l'esprit.

Les psychologues Duton et Aron ont voulu pousser plus loin cette découverte en montrant que la pensée pouvait être guidée par le hasard et les facteurs de l'environnement (voir aussi cet article). Ils imaginèrent donc une expérience dans laquelle ils demandaient à deux groupes d'hommes de traverser un pont. L'un était un pont suspendu, effrayant et excitant, générateur de sensations fortes (donc d'adrénaline), tandis que l'autre était un pont classique, sécurisé, banal. A la fin de la traversée, une jeune femme attirante leur demandait de répondre à un questionnaire et leur laissait son numéro de téléphone : les hommes du premier groupe ont, en moyenne, davantage appelé la jeune femme.
Lorsqu'ils ont été questionnés sur leurs motivations, ils répondaient qu'ils avaient trouvé la jeune femme séduisante, et non que la traversée du pont avait été excitante...

Le célèbre psychologue Paul Ekman (le héros de la série "Lie to me"), spécialiste des micro-expressions faciales, a imaginé une autre expérience qui montre que le corps influe sur l'esprit.
Dans cette expérience, on demande à un groupe de sujets de "tenir un crayon dans leur bouche, par le milieu" (de manière à ce qu'ils adoptent l'expression faciale du sourire, mais sans en avoir conscience) tandis qu'on demande à un autre groupe de "tenir le crayon par la gomme, avec le pointe en avant" (ce qui oblige à faire la bouche en cul de poule).
Puis on leur montre une série d'images.
A la fin de l'expérience, les membres du premier groupe (ceux qui sourient) déclarent plus facilement avoir été joyeux à la vue des images que ceux du second groupe (qui font la moue).

Evidemment, les interactions corps/esprit jouent dans les deux sens, et le corps n'a pas toujours l'initiative sur l'esprit. Par exemple, il a été démontré que le deuil, un état mental qui affecte de nombreuses régions cérébrales, conduit à une dépression globale du système immunitaire.

De même, les sourires "de politesse" ne déclenchent pas le même type d'onde cérébrales que les sourires authentiques, et il est impossible de reproduire un vrai sourire sur demande, car l'un des muscles qui se contracte dans un sourire authentique, "l'orbiculaire palpébral inférieur", ne peut pas se commander volontairement, pas plus qu'on ne rigole à se chatouiller soi-même.

Le problème est connu des acteurs professionnels (et des hommes et des femmes politiques) qui s'efforcent de simuler les sourires authentiques, ce qui conduit à différentes techniques d'interprétation...

Nous ne nous trompons pas nous-même, pas plus que nous ne trompons les autres quand nous simulons un sourire. (2)


Dans une autre expérience célèbre, le psychologue John Bargh a demandé à de jeunes étudiants de composer des phrases à partir de séries de mots. Pour un groupe d'étudiant, les séries contenaient des mots associés à la vieillesse (oubli, gris, chauve, ridé etc.). A la fin, on envoyait les sujets participer à un autre test à l'autre bout du couloir, et ce déplacement était le véritable objet de l'expérience, car des chercheurs mesuraient leur temps de déplacement. Il apparût alors que ceux qui avaient composé des phrases avec des mots associés à la vieillesse se déplaçaient nettement plus lentement que les autres!
Une université allemande a fait écho à cette dernière expérience, en demandant à des étudiants de marcher lentement (au tiers de leur vitesse normale) pendant 5 minutes. Après cette courte phase, les étudiants reconnaissaient plus vite des mots associés à la vieillesse! (3)

Il nous est difficile d'admettre que notre comportement puisse ne pas être le fait de décisions conscientes. Intuitivement, nous avons tendance à penser que nous sommes maîtres de nos décisions et de nos actions.
Pourtant, comme le démontre Daniel Kahneman, notre esprit conscient (notre "système 2") serait plutôt "un second rôle persuadé d'être le héros" (3) car contrairement à ce qu'affirme le dualisme cartésien, on ne peut pas séparer le corps et l'esprit, et la raison pure n'existe pas.

Sources:
(1) "L'autre moi-même" - Antonio Damasio
(2) "L'erreur de Descartes" - Antonio Damasio
(3) "Système 1/Système 2" - Daniel Kahneman

4 commentaires:

  1. Bel article ! Juste deux remarques pour la forme ...
    1) je ne suis pas sur qu'on puisse dire que la psychanalyse soit une branche de la psychologie (ça risquerait de faire hurler les psychologues)
    2) la chlorpromazine est plus qu'un simple calmant. C'est le premier antipsychotique et c'est une vraie camisole de force chimique

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    1. Merci. En effet, la chlorpromazine est aussi appelée "camisole chimique" et elle est utilisée en psychiatrie. Pour les besoin de l'expérience, ils ont mis une faible dose à vocation de simple calmant (Sinon, c'est sûr que les participants n'ont pas du rigoler !)
      Il me semble que la psychologie est la science du psychisme en général tandis que la psychanalyse est un courant particulier de cette science.
      Mais les psychologues, c'est autre chose... :-)

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    2. Selon ma soeur (psychologue), la psychanalyse ne fait PAS partie de la psychologie. Ceci étant, selon la définition Wiki ....

      "La psychologie (du grec psukhê, âme, et logos, parole) est l'étude des faits psychiques, des comportements et des processus mentaux. C'est une discipline qui appartient à la catégorie des sciences humaines. Divisée en de nombreuses branches d’étude aussi bien théoriques que pratiques, la psychologie a des applications thérapeutiques individuelles ou collectives, sociales, et parfois politiques ou morales. Ayant pour objectif l'investigation de la structure et du fonctionnement du psychisme, elle s'attache donc à décrire, évaluer et expliquer les processus mentaux dans leur ensemble, en prenant en compte les manifestations de la subjectivité1.

      Dans un sens plus général, la psychologie est la connaissance empirique ou intuitive des sentiments, des idées, des comportements d'une personne et des manières de penser, de sentir, d'agir qui caractérisent un individu ou un groupe"

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    3. Va falloir qu'on discute avec ta soeur pour comprendre les ressorts psychiques qui la conduisent à vouloir exclure la psychanalyse de cette définition :-)

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