dimanche 18 janvier 2015

L'obscurantisme


En Amérique, un sondage Gallup de 2012 a révélé que 46% des américains pensent que l'homme a été créé tel quel par Dieu il y a moins de 10 000 ans.

A ces 46%, on peut ajouter les 32% d'américains qui pensent que Homo Sapiens est le magnifique aboutissement d'un processus d'évolution guidé par Dieu, ce qui fait 78% d'américains qui ne comprennent pas ou réfutent la théorie de l'évolution

La plupart des gens ont appris ce que fût le combat des Lumières face à l'obscurantisme religieux. Il est remarquable que ce n'est qu'en 1992 que l'église catholique a reconnu les erreurs de l'inquisition vis à vis de Galilée (tout en les minimisant au maximum, encore aujourd'hui).


Les récents événements nous démontrent que le combat contre l'obscurantisme est loin d'être terminé et ne se terminera probablement jamais. (J'expliquerai plus loin pourquoi)
J'ai tenté à plusieurs reprises dans ce blog de lutter contre toutes les certitudes, à ma manière. Si je le fais dans un blog que je veux le plus scientifique possible, c'est parce que l'obscurantisme ne concerne pas que les milieux socialement défavorisés ou peu éduqués, une idée à laquelle notre cerveau souscrirait pourtant volontiers.

Charlie Hebdo luttait contre les certitudes avec humour, ce qui est sûrement une arme bien plus efficace que ce blog (mais je ne sais pas bien dessiner, on fait ce qu'on peut).
Le fanatisme est une maladie qui s'installe dans le cerveau humain et nous fait voir le monde à travers un filtre. L'auto-dérision est probablement le médicament préventif le plus efficace pour lutter contre cette maladie.
Parmi ceux qui n'aiment pas l'humour de Charlie Hebdo, on trouve deux types de réaction: ceux qui arrêtent de l'acheter ("parce que je ne trouve pas ça marrant"), et ceux qui montent sur leur grands chevaux ("C'est intolérable, c'est un blasphème etc."). Evidemment, ce sont les seconds, ceux qui se prennent au sérieux, ceux qui ont des certitudes, qui poussent Charlie Hebdo à en faire encore plus, à tester les limites, à bousculer nos certitudes: Charlie Hebdo est un caillou dans la chaussure des gens qui se prennent au sérieux.

Que les musulmans n'aient pas le droit de caricaturer le prophète, libre à eux, ce sont leurs règles. Les chrétiens ont les leurs, les bouddhistes ont les leurs, les évangélistes ont les leurs, les végétariens ont les leurs, les communistes ont les leurs etc. Ce que nous, français n'acceptons pas, c'est que les règles des uns et des autres s'imposent à tous.

S'il est injuste de condamner tous les religieux, force est de constater qu'on nous a rebattu les oreilles avec les juifs, les musulmans et les chrétiens qui ont manifesté ensemble, car évidemment, c'est malheureusement plus exceptionnel que de voir un athée et un agnostique manifester côte-à-côte. Qui, d'ailleurs, a entendu parler des "intégristes agnostiques"? Rien que l'association de mots ferait mourir de rire les dessinateurs de Charlie.

Pourquoi faut-il lutter contre les certitudes? 

Après toutes ces années d'études, mon cerveau a toujours du mal à croire qu'un kilo de plume et cent kilos de plomb lâchés de la même hauteur atteignent le sol en même temps.
Cette affirmation nous paraît peu crédible et pourtant, si on fait abstraction de la résistance de l'air, tous les corps chutent à la même vitesse, quelle que soit leur masse.
On en déduit habituellement que Galilée avait raison, alors qu'Aristote et notre intuition ont tort.
Mais nous ne vivons pas (au moins la plupart de notre temps) dans le vide, et que notre lieu de résidence est plutôt ce monde sublunaire dont Aristote disait qu'il était corrompu, et que dans ce monde-ci, notre intuition est plutôt relativement bien adaptée. C'est pourquoi à votre place, je ne parierai pas un kopeck sur le fait que les 10 kilos de plombs qui filent droit sur vous du haut de la tour de Pise mettront le même temps à vous atteindre que la plume qui en est parti au même moment! Notre monde sublunaire est merveilleusement plein d'entropie, ce qui fait que la plume décrira dans l'air de merveilleuses arabesques tandis que le plomb chutera comme un gros... corps plombé.

La connaissance scientifique a ceci d'intéressant qu'elle a modifié notre manière de voir à travers les siècles, contrairement aux croyances, aux religions ou au mouvement créationniste qui ne fait que perpétuer un dogme religieux.
C'est même le propre de la méthode scientifique d'être évolutive: partir du sens commun (de la perception), des connaissances scientifiques "acquises" et remettre en cause ce fond de connaissances, soit empiriques, soit académiques par la recherche active d'expériences visant à réfuter ces connaissances pour les faire évoluer... (Popper)

Ce qui différencie la religion de la science, c'est justement cette volonté de ne jamais conclure et de laisser le débat ouvert, en perpétuelle évolution, de ne jamais apporter de réponses définitives, de rester dans l'incertitude.

Pourquoi le combat des Lumières est-il pourtant voué à l'échec?

L'idée que l'éducation ferait reculer les croyances et progresser la raison (idée issue des lumières), est fausse. Il semblerait, au contraire, qu'un haut niveau d'étude ne résout pas le problème, ce serait même plutôt le contraire qui est vrai (1). On est souvent surpris de voir que les terroristes d'Al-Qaïda ont un niveau d'éducation plutôt supérieur à la moyenne, de même que de nombreux membres de sectes aux croyances saugrenues. Il s'agit donc d'une crédulité et d'un obscurantisme éduqué, ce qui va à l'encontre du préjugé des Lumières, qui est que l'éducation ferait reculer l'obscurantisme.

Pascal disait que la connaissance est une sphère: lorsqu'elle croît, sa surface est en contact avec tout ce qu'elle ne contient pas, c'est à dire avec l'inconnu. La conscience accrue de ce qui est inconnu croît donc avec l'acquisition de connaissance, ce qui donnerait aux gens éduqués, une certaine "disponibilité mentale", une ouverture d'esprit qui les rend perméables et ouverts aux récits des obscurantistes et des sectes de tous poils. (1)

Contrairement à l'espoir des philosophes des Lumières, la conscience accrue de l'inconnu favoriserai donc la crédulité. La croyance dans le paranormal, le spiritisme ou l'astrologie sont fréquents dans les niveaux d'études supérieurs ou secondaires.

Le combat de Charlie

Si le combat des Lumières est voué à l'échec, je préconise le combat de Charlie, l'autodérision, ne jamais se prendre au sérieux, toujours se remettre en cause, car nous sommes tous faillibles et nos idées d'aujourd'hui ne seront sûrement pas celles que nous aurons demain (et d'ailleurs tant mieux, car il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis)

Pourquoi une grande manifestation vaut mieux qu'une politique sécuritaire?

On l'a bien vu, le sécuritaire ne fonctionne pas: Charb est mort, bien que gardé par un policier qui était son garde-du-corps 24H/24H, malgré la présence d'un autre policier en bas de la rue, et malgré le fait que les terroristes étaient fichés et connus des services de renseignements. On ne peut pas mettre un policier derrière chaque dessinateur, et face à une Kalachnikov, ça fait juste des morts supplémentaires.

De plus, la mise en garde à vue de la cinquantaine de connards qui ont twitté "je-ne-suis-pas-charlie" ou l'interdiction du spectacle de Dieudonné (un nom largement exagéré) leur a probablement fait une publicité inutile. Après tout, la loi n'interdit pas la connerie, sinon les prisons seraient surpeuplées. La justice vient d'ailleurs de confirmer ce fait.

La manifestation de 4 millions de français le 11 janvier a, par contre, été un événement social déterminant. Les sciences sociales montrent à quel point il est difficile de lutter contre une désapprobation morale quasi-unanime:
Le professeur de neurologie Antonio Damasio pense que la culture d'une société a une influence sur les marqueurs somatiques des individus qui la composent (2). Ainsi le concept légal de "non-assistance à personne en danger" renforce-t-il les comportements altruistes dans la société (alors que notre tendance naturelle serait à l'indifférence ou à l'évitement du danger).


D'autres expériences de psychologie montrent combien il est difficile de ne pas se conformer à l'avis de la majorité. Ainsi dans les années 50, le psychologue Solomon Asch mena une expérience dans laquelle onze individus devaient comparer des segments de longueurs différentes à un segment de référence. Les participants votaient tour à tour, à haut voix. Les dix premier votants étaient des complices de l'expérience, qui, lors d'un tour de vote, votaient unanimement de manière aberrante: les trois quarts des cinquante personnes testées ont voté au moins une fois contre le bon sens (3). On peut espérer que ce mimétisme conformiste fonctionne dans les deux sens et que la manifestation de dimanche dernier aura poussé dans le bon sens.

Ce sera donc mon vœux pour l'année 2015: la fin des certitudes, que nous abandonnions nos préjugés et que nous admettions que les autres puissent avoir des points de vue différents, et que si nous avons parfois l'impression d'avoir trouvé la vérité absolue, c'est plutôt parce que nous ne supportons plus l'inconfort de l'incertitude.

(1) La démocratie des crédules - Gerald Bronner (280-287)
(2) L'erreur de Descartes - Antonio Damasio
(3) Pourquoi la tartine tombe toujours du côté du beurre - Richard Robinson

10 commentaires:

  1. Et la tartine attachée sur le dos d'un chat pour voir si le principe du chat qui retombe toujours sur ces pattes est plus fort que le principe de la tartine...

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    1. http://fr.wikipedia.org/wiki/Paradoxe_du_chat_beurr%C3%A9

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  2. Si on branche un alternateur dans le cul du chat, peut-être qu'on peut produire de l'électricité (?!)

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  3. Vers une entropie universelle de dégradation du principe identitaire :
    Les derniers soubresauts réactionnaires d'une génération vieillissante sont symptomatiques d'une réalité qui leur échappe car embarquée inéluctablement dans une tendance minoritaire de la société mono-culturaliste et identitaire. L'entropie générale est l'ultime sens du temps qui mène inéluctablement une société à se brasser, se mélanger : de l’hétérogène à l'homogène et de manière irréversible. Tel est le constat qu'une tranche de la population se refuse à admettre. Mais s'il y a révolte, s'il y a ré-action, c'est que le processus guerrier est déjà engagé, est déjà acté. Un processus dont l’issue est écrite d'avance : l’avènement d'un monde hétérogène homogénéisant, directionnel, multiculturel et irréversible.

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    1. Là je ne suis pas vraiment d'accord. En fait, il y a 2 mouvements de force opposée. le premier est effectivement une intégration de grands ensembles (comme l'UE mais aussi les grandes zones de libre-échange comme l'ALENA). Mais cette force génère sa contre-réaction, pas forcément minoritaire ni d'arrière-garde. Voire les exemples de la Catalogne, de l'Ecosse (même si le référendum n'est pas passé), de la Flandre, voire de l'Italie du Nord (la "Padanie"). Evidemment, on peut mettre ces mouvements sur le compte de l'égoïsme (régions riches ne voulant pas partager avec les régions pauvres). Mais, comme superbement expliqué dans le livre d'Olivier rey ("une question de taille"), il y a une taille adaptée pour tout. Même si l'UE marchait bien, difficile de se sentir proche d'une administration si "lointaine". D'où le désir d'entités régionales à forte charge identitaire. Pour la société multi-culturelle, là aussi, je suis sceptique. Je citerai ici plutôt "Eloge de la frontière" de Regis Debray. Les peuples ont besoin d'une identité, d'un "roman", d'une mythologie. Ca ne veut pas dire que le peuple doit être monolithique mais son identité ne peut bouger, à mon sens, qu'à un rythme donné. Si on dépasse ce rythme, on prend le risque de libérer des pulsions dangereuses (c'est mon avis à tout cas). Donc brassage oui mais tout est dans le dosage.

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    2. Oui je ne crois pas non plus à l'homogénéisation.
      Ce serait ignorer le côté entropie-créatrice-de-structures. Après un big-bang, on n'obtient pas un big freeze avec répartition homogène de la matière. On obtient de nouvelles structures (galaxies, comètes, systèmes solaires, planètes etc.) qui elles mêmes, engendrent de nouvelles structures (la vie par exemple).
      Les métissages engendrent la nouveauté (jazz, blues etc.), pas l'homogénéité.

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    3. Je ne suis pas sur que le métissage engendre automatiquement la nouveauté (je parle au niveau culturel). Pas directement. C'est plutôt les marges qui l'engendrent. Le jazz en est un parfait exemple qui vient des marges de la société US (les noirs ségrégés) pour être ensuite repris par le mainstream. Idem pour le rythm'blues venus des noirs pour être repris par le mainstream blanc (Elvis). Idem pour le reggae et le ska via les minorités caribéennes en UK. Idem pour le rap avec la musique des ghettos noirs reprises par les blanc (Eminem). Pour moi, c'est plus la marginalité (qui existe quelque soit la taille de la société, France, UE, monde) qui invente une subculture (même les geeks, surtout dans les 80/90s) qui est ensuite reprise (pas toujours) par le mainstream

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    4. Oui c'est peut être un "effet de bord" indirect car ce sont quand même les noirs ségrégués d'Amérique qui inventent le jazz et pas les noirs d'Afrique.

      Mais c'est une réflexion intéressante et qui me pose question:
      Est ce qu'une intégration "réussie" (sans marginalisation) d'une population dans une autre génère moins de nouveauté ?

      Et son corollaire : est ce que la marginalisation (volontaire ou subie) d'éléments de la société génère automatiquement de la nouveauté ?

      Faut il se marginaliser pour créer (démarche artistique) ? Ou est ce le fait de créer qui marginalise ?

      Vous avez trois heures. ;)

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    5. Je pense que oui, une intégration réussie génère moins de nouveauté (culturelle s'entend). Les gens heureux n'ont pas d'histoire. Les groupes marginalisées doivent se forger une subculture, une identité propre. La grande force du modèle culturel US est de récupérer tous les courants marginaux et de les intégrer à leur mainstream. Ca c'est fort.

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    6. Je pense que le métissage génère forcément un choc entre les 2 cultures et donc une frontière, et donc des marges et donc de la nouveauté. L'intégration n'est "réussie" que si tout ça se déroule de manière non-violente.

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