samedi 12 avril 2014

Fin de la saison 1 - La vie et la mort

Le triomphe du christianisme (1)
L'entropie c'est la mort?

"Toutes les religions visent à échapper à la mort et toutes les philosophies cherchent à la rendre supportable" (2)

La physique newtonienne nous a donné le sens des transformations à la fois réversibles et parfaites faites de trajectoires linéaires, et d'inertie...
Selon ces lois, la terre ne déviera jamais de sa trajectoire, tout est déterministe et peut-être prévu de manière exacte.
C'est ce qui amena Laplace à affirmer qu'une fois qu'on connaît toutes les positions et les vitesses de toutes les particules, le tour est joué, on n'a plus rien à apprendre, plus de nouveauté, le système ne fait que suivre des lois déterministes pour évoluer vers son état final. On connaît non seulement son point d'arrivée, mais toute sa trajectoire. C'est le triomphe du destin.
La physique classique, c'est celle du mouvement perpétuel. Toutes ses lois sont réversibles.
De ce point de vue, elle est en accord avec la première loi de la thermodynamique: Rien ne se perd, rien ne se crée. Dans toute transformation, quelque chose se conserve, l'énergie, qui est simplement convertie d'une forme en un autre.

La deuxième loi de thermodynamique vient balayer cette belle vision idéaliste:
Dans toute transformation, quelque chose se dégrade (j'utilise ce mot erroné à dessein). C'est la loi de croissance de l'entropie. Elle affirme l'irréversibilité de la nature.
D'après la deuxième loi de thermodynamique, tout système évolue irréversiblement (donc inéluctablement, encore un avatar du destin) vers un point d'équilibre dégradé (puisque d'entropie maximale), c'est du moins l'interprétation de l'entropie qui a prédominé jusqu'à la fin du vingtième siècle.
Appliquée à l'univers, elle confirme que l'univers a démarré dans le big-bang avec une énergie potentielle maximale et qu'il évolue vers sa mort thermique.

Suivant ces lois, tout système démarre avec une énergie potentielle maximale (L'univers, un bourgeon, un enfant...), convertit cette énergie potentielle en énergie cinétique au cours de sa trajectoire et termine au repos, à l'équilibre.
Pourquoi les newtoniens s'accrochaient-ils à la physique réversible ? Parce qu'ils pensaient ainsi échapper à la mort. Mais la deuxième loi de thermodynamique affirme que le pendule au mouvement perpétuel n'existe pas, le pendule terminera lui aussi au repos, à la verticale, vers son attracteur ponctuel...

L'entropie c'est la vie?

Mais la thermodynamique du non-équilibre, les lois du chaos et les sciences de la complexité ont donné un coup de pied dans les concepts de destin et de réversibilité.
Elles affirment que l'évolution d'un système complexe n'est jamais prévisible à long terme, qu'il existe des points de bifurcation, des points critiques, et un horizon temporel au-delà duquel on ne peut plus prévoir, que l'amplification de petites fluctuations peut parfois changer le destin à long terme d'un système et que nous ne pouvons avoir de certitudes. De certains systèmes nous ne pouvons avoir qu'une information partielle, statistique et probabiliste.

Curieusement, la vie biologique est parvenue à déjouer la mort thermodynamique. 
Si l'individu termine bien sa vie au repos thermodynamique, l'espèce se perpétue via la reproduction.
Mieux: non seulement, l'espèce se maintient, mais elle évolue vers davantage de complexité, d'imprévisibilité, de nouveauté, de créativité... 

Les biologistes s'accordent aujourd'hui pour dire que l'évolution des espèces n'est pas linéaire, ce n'est pas un processus organisé qui mènerait à l'homme, c'est un buissonnement imprévisible fait de nombreuses tentatives et d'échecs, un vaste processus d'essais-erreurs sur des milliers de génération. C'est aussi un processus fragile et précieux et, pour qui sait le voir, merveilleux et dans lequel nous autres, êtres humains, sommes immergés jusqu'au cou.

Nous avons mis des siècles à accepter que la terre tourne autour du soleil (Copernic) et que l'homme n'est pas le point ultime d'une évolution linéaire (Darwin), deux grandes révolutions coperniciennes que Freud a appelé les deux grandes blessures narcissiques de l'être humain. Cela devrait nous inciter à davantage d'humilité, à revoir notre place dans le cosmos et à respecter notre environnement et la vie dans son ensemble car elle fait partie de nous et nous en faisons partie.

La vie c'est la mort?

La loi de croissance d'entropie a pu paraître une mauvaise nouvelle, mais un système qui garde son énergie potentielle sans jamais se mettre en mouvement est un système inerte, mort.
Si le big-bang n'avait pas lieu, si la singularité initiale avait conservé son énergie, l'univers n'existerait pas.
Et quel est l'intérêt à grimper sur les sommets (acquérir de l'énergie potentielle) sans jamais en descendre (convertir son potentiel en cinétique)?
Le plaisir, le bonheur, la joie, l'existence, la vie, réside dans la dissipation d'énergie, dans la réalisation d'un potentiel, dans le frottement, la chaleur, le chaos, l'imprévisible.

Pourtant, certains savants poursuivent le rêve de l'immortalité, le rêve de transférer leur conscience dans celle d'un cyborg fait de matériaux inusables (3). J'affirme que ceci est une chimère.
L'homme vit car il évolue, il évolue dans le temps, en suivant une trajectoire à la fois irréversible et imprévisible, c'est à dire en grandissant et en vieillissant, en traversant la vie et en construisant une expérience, une expérience unique.

C'est en vieillissant, qu'il évolue, qu'il croît et qu'il acquiert une expérience en tant que système dynamique. On ne peut pas vivre dans l'immobilité. On ne peut vivre qu'en s'inscrivant dans le temps. Naître, puis grandir, c'est déjà vieillir et mourir.
Le vieillissement est l'évolution symétrique de la croissance et tous deux sont inséparablement marqués par la flèche du temps, c'est à dire l'entropie.
C'est la croissance (ou son évolution symétrique le vieillissement) qui génère la vie, les deux choses étant couplées comme le yin et le yang.

C'est la fin de la saison 1 (Sa mort)

Bientôt la naissance de la saison 2...

(1) Le tableau est de Laureti Tammaso (1585) - "Le triomphe du christianisme" - exposé au Vatican. La statue à terre représente le paganisme qui gît, brisé, au pied de la croix, symbole de la victoire de la chrétienté sur l'ancienne religion
(2) Luc Ferry & Lucien Jerphagnon - "La tentation du christianisme"
(3) Geneviève Férone, Jean-Didier Vincent - "Bienvenue en transhumanie - Sur l'homme de demain"

Bibliographie de la saison 1







3 commentaires:

  1. Prochain article vers mi - mai !

    RépondreSupprimer
  2. Fabuleux !!! Tu rejoins la pensée de Gilles Deleuze sur le "devenir" (cf. page 2)

    http://horlieu-editions.com/brochures/zourabichvili-qu-est-ce-qu-un-devenir-pour-gilles-deleuze.pdf

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Quand la philosophie rejoint la science... J'adore !
      "Le plaisir, le bonheur, la joie, l'existence, la vie, réside dans la dissipation d'énergie, dans la réalisation d'un potentiel, dans le frottement, la chaleur, le chaos, l'imprévisible."

      Supprimer